Décolonisation ! Programme de désordre absolu, certes, face au diktat de la mondialisation économique, à cette nouvelle religion du capitalisme dont le dogme aura poussé à l’extrême l’accroissement des inégalités et la multiplication de « déshérités » dans le monde entier ; système inique par définition, ne pouvant engendrer que misères sur misères, violences sur violences… À vrai dire, si désordre il y a, ne le serait-il en réalité que pour l’ordre imposé et sa cohorte de propagandistes, lesquels ne supposent pas qu’il puisse exister d’autres voies, en quelque sorte un monde à même de leur échapper tout à fait ?
Nous touchons ici à ce que Cornélius Castoriadis appelait « l’institution de la société », et les significations imaginaires normatives qui lui sont inhérentes, lesquelles sont devenues particulièrement problématiques, car aliénantes. La répétition, la reproduction, se sont affirmées comme comportement social tout à fait intégré et adopté en tant que fonction normale de l’existence. Au dépend, faut-il le préciser, de la psyché humaine et de son action créatrice…
Par conséquent, nous vivons une société incapable à ce jour de fournir du sens. La tâche de tout être humain est ici questionnée. Attendre cependant le Messie ou qu’une solution surgisse comme par miracle d’un extérieur improbable, serait encore, je le crains, s’égarer durablement, et ne ferait qu’exonérer une fois de plus tout un chacun de son engagement en pensées et en actions. C’est ici que, relisant mes notes à propos de l’ouvrage de la philosophe Simone Weil « Réflexions sur les causes de la liberté et de l’oppression sociale », écrit en 1934, j’ai jugé plus utile de vous donner à lire quelques passages, plus à même et sans aucun doute plus justement que je ne puis le faire, d’apporter une réflexion tout à fait actuelle ; radicale et sans détours qui plus est, sans concessions ni illusions, à tout le moins…
« De nos jours toute tentative pour abrutir les êtres humains trouve à sa disposition des moyens puissants. (…) Il n’y a pas de secours à espérer des hommes ; et quand il en serait autrement, les hommes n’en seraient pas moins vaincus d’avance par la puissance des choses. La société actuelle ne fournit pas d’autres moyens d’action que des machines à écraser l’humanité ; quelles que puissent être les intentions de ceux qui les prennent en main, ces machines écrasent et écraseront aussi longtemps qu’elles existeront. Avec les bagnes industriels que constituent les grandes usines, on ne peut fabriquer que des esclaves, et non pas des travailleurs libres, encore moins des travailleurs qui constitueraient une classe dominante. Avec des canons, des avions, des bombes, on peut répandre la mort, la terreur, l’oppression, mais non pas la vie et la liberté. Avec les masques à gaz, les abris, les alertes, on peut forger de misérables troupeaux d’êtres affolés, prêts à céder aux terreurs les plus insensées et à accueillir avec reconnaissance les plus humiliantes tyrannies, mais non pas des citoyens. Avec la grande presse et la T.S.F., on peut faire avaler par tout un peuple, en même temps que le petit déjeuner ou le repas du soir, des opinions toutes faites et par là même absurdes, car même des vues raisonnables se déforment et deviennent fausses dans l’esprit qui les reçoit sans réflexion ; mais on ne peut pas avec ces choses susciter même un éclair de pensée. Et sans usines, sans armes, sans grande presse on ne peut rien contre ceux qui possèdent cela. Il en est ainsi pour tout. Les moyens puissants sont oppressifs, les moyens faibles sont inopérants. Toutes les fois que les opprimés ont voulu constituer des groupements capables d’exercer une influence réelle, ces groupements, qu’ils aient eu nom partis ou syndicats, ont intégralement reproduit dans leur sein toutes les tares du régime qu’ils prétendaient réformer ou abattre, à savoir l’organisation bureaucratique, le renversement du rapport entre les moyens et les fins, le mépris de l’individu, la séparation entre la pensée et l’action, le caractère machinal de la pensée elle-même, l’utilisation de l’abêtissement et du mensonge comme moyens de propagande et ainsi de suite. (…) Dans une pareille situation, que peuvent faire ceux qui s’obstinent encore, envers et contre tout, à respecter la dignité humaine en eux-mêmes et chez autrui ? Rien, sinon s’efforcer de mettre un peu de jeu dans les rouages de la machine qui nous broie ; saisir toutes les occasions de réveiller un peu la pensée partout où ils le peuvent ; favoriser tout ce qui est susceptible, dans le domaine de la politique, de l’économie ou de la technique, de laisser çà et là à l’individu une certaine liberté de mouvements à l’intérieur des liens dont l’entoure l’organisation sociale. (…) Ce que nous savons d’avance, c’est que la vie sera d’autant moins inhumaine que la capacité individuelle de penser et d’agir sera plus grande. »
En conclusion, il reste encore, et avec Frantz Fanon, à porter cette parole de l’homme libre : « Oh mon corps, fais toujours de moi un homme qui interroge ! »
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Thierry Delaveau
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